Usage détourné de codéine en Suisse Romande
Exploration des facteurs influençant son accès

Usage détourné de codéine en Suisse Romande

Didactique
Édition
2024/02
DOI:
https://doi.org/10.4414/phc-f.2024.1362423099
Prim Hosp Care Med Int Gen. 2024;24(02):34-36
Data Supplement
Poster.pdf

Affiliations
UNIL, Faculté de biologie et de médecine, 3e année de médecine, 2022–2023

Substance active discutée

Publié le 07.02.2024

Immersion communautaire – Les étudiant·e·s de médecine mènent une recherche dans la communauté

Pendant quatre semaines, les étudiant·e·s en médecine de 3e année de l’Université de Lausanne mènent une enquête dans la communauté sur le sujet de leur choix parmi quatre thématiques générales (conflit, environnement, santé au travail et smarter medecine en 2023). L’objectif de ce module d’enseignement est de faire découvrir aux futurs médecins les déterminants non biomédicaux de la santé, de la maladie et de l’exercice de la médecine: les styles de vie, les facteurs psychosociaux et culturels, l’environnement, les décisions politiques, les contraintes économiques, les questions éthiques, etc. Par groupes de 4 ou 5, les étudiant·e·s commencent par définir une question de recherche originale et en explorent la littérature scientifique. Leur travail de recherche les amène à entrer en contact avec le réseau d’acteurs de la communauté concernés, professionnels ou associations de patients dont ils analysent les rôles et influences respectives. Chaque groupe est accompagné par un·e tuteur/trice de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, de l’Ecole de la Source à Lausanne ou d’autres institutions d’enseignements partenaires. Les étudiant·e·s présentent la synthèse de leurs travaux pendant un congrès de deux jours à la fin du module.
Depuis plus dix ans, quelques groupes d’étudiant·e·s ont la possibilité d’effectuer leur travail dans le cadre d’un projet d’immersion communautaire interprofessionnelle organisé en partenariat avec la Haute école de la santé La Source. Le travail de terrain est réalisé par le groupe en immersion (résidentiel) dans une région de Suisse (séjour de 7 à 10 jours), tout en bénéficiant d’un accompagnement pédagogique par leurs tuteur·trice·s. Trois travaux parmi les plus remarquables sont choisis pour être publiés dans Primary and Hospital Care.
Module d’immersion communautaire de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL, sous la direction de Pr. Patrick Bodenmann (responsable), Dr Francis Vu (coordinateur), Mme Mélanie Jordan (secrétariat), Pr. Thierry Buclin, Dre Aude Fauvel, Dre Véronique Grazioli, Dre Nicole Jaunin Stalder, Dre Yolanda Müller, Dre Sophie Paroz, Pre Béatrice Schaad, et Mme Madeleine Baumann (HEdS La Source).

Introduction

La codéine est un opiacé utilisé comme analgésique et antitussif dans certains médicaments. Cette substance est parfois consommée de manière détournée, hors indication médicale, à des fins psychoactives et/ou récréatives, notamment par les jeunes. Ce phénomène est rapporté de longue date dans plusieurs pays, dont la Suisse. Selon un rapport publié à Lausanne en 2023, 6% des garçons de 15 ans et 1,8% des filles ont consommé un cocktail contenant de la codéine («purple drank» ou «lean») [1] (tab. 1), popularisée aux USA dans les années 1990 [2]. L’usage détourné de codéine comporte différents risques. Récemment, deux cas de décès ont été attribués à cette consommation à Fribourg [3]. Le détournement d’usage de substances pharmaceutiques questionne l’organisation des systèmes de santé. En Suisse, le Conseil fédéral a pris des mesures en imposant depuis 2019 que la remise de sirop contre la toux contenant de la codéine fasse obligatoirement l’objet d’un entretien avec le pharmacien et soit documentée [4]. Cependant, les informations relatives à la consommation détournée de codéine et à son accès restent limitées en Suisse Romande.

Méthode 

Les objectifs de notre travail étaient:
I. Identifier les accès à la codéine pour les jeunes qui en font un usage détourné en Suisse romande 
II. Explorer les facteurs facilitant et/ou limitant cet accès, décrire le cadre et les motivations de cette consommation, explorer les stratégies de prévention/prise en charge.  
Nous avons tout d’abord mené une recherche dans la littérature scientifique (Pubmed, Medline), élargie à la littérature «grise» via Google sur ces questions. Nous avons ensuite identifié et contacté des acteurs clés au niveau communautaire dans notre région et leur avons demandé un entretien. Au total, entre mai et juin 2023, 18 personnes, représentant différentes professions/associations en Suisse Romande, ont été invitées à participer à ce travail. Les interviews ont été conduits sur la base d’un entretien semi-structuré qui abordait les thèmes suivants: expérience des professionnel·le·s avec les personnes consommant de la codéine, accès à la codéine, profils des consommateur·ice·s, prévention et prise en charge. Les entretiens ont été enregistrés (après consentement), puis retranscrits, analysés et interprétés.  Pour des raisons éthiques, nous n’avons pas rencontré directement de consommateur·ice·s. Nous nous sommes engagés à protéger l’anonymat des participant·e·s si souhaité.

Résultats 

Six des 18 invitations ont été déclinées, au motif d’une méconnaissance du sujet. Parmi les 12 répondant·e·s, on comptait: une pharmacienne cantonale (Vaud), la pharmacie 24 de Genève, quatre pharmaciennes d’officines, un addictologue, une pédopsychiatre, un médecin généraliste, un représentant de l’association Addiction Suisse, un sociologue et le Groupement Romand d’Etude des Addictions.
Il ressort des interviews que la consommation détournée de codéine serait liée à un effet de mode, influencé en particulier par la musique urbaine promouvant le «purple drank». Elle resterait marginale et peu fréquente sur le long terme. Les perceptions variaient cependant en fonction des intervenant·e·s consulté·e·s. Certain·e·s professionnel·e·s considèrent que ce phénomène est sous-estimé, malgré les risques importants, tels que dépendance et addiction à la codéine, potentielle porte d’entrée vers d’autres substances ou dépression respiratoire pouvant entraîner le décès. La réglementation en vigueur depuis 2019 semble restreindre quelque peu l’accessibilité aux médicaments codéinés, notamment par une vigilance accrue en pharmacie. Toutefois, les pharmacien·ne·s ont observé que le moyen le plus fréquent de se procurer de la codéine, en particulier le sirop contre la toux Makatussin®, a évolué de la simulation de symptômes à la présentation de fausses ordonnances. Les principaux autres moyens d'accès rapportés sont l'obtention ou le vol de véritables ordonnances médicales, le détournement d’ordonnances électroniques, la commande sur le darknet, le trafic de drogues, les réseaux sociaux ou encore les pharmacies de ménage.  Parmi les facteurs qui semblent favoriser le recours à la codéine pour un usage détourné, on relève un faux sentiment de sécurité chez les utilisateur·ice·s et les professionnel·e·s, car elle est utilisée comme médicament et reste à ce jour un des seuls opioïdes non classé comme stupéfiant. On relève également le manque d’identification et de suivi des patient·e·s qui consomment de la codéine, l’accès à internet, le prix abordable, la facilité de prescription, le manque de formation des professionnel·le·s, et l’environnement social des consommateur·ice·s. Parmi les différent·e·s professionnel·le·s, l’avis, les ressources, les connaissances et la sensibilisation au sujet de la consommation détournée de codéine divergent. Bien que des mesures de prévention et de sensibilisation aient été mises en place, tous·tes les intervenant·e·s s’accordaient sur le fait qu'elles sont encore insuffisantes pour faire face à ce problème de santé publique et qu'il en faudrait davantage.

Discussion 

Ce travail nous a permis d’explorer la question de l’accès à la codéine, hors indications médicales, pour les jeunes en Suisse Romande.  Globalement, il en ressort un manque de données factuelles et de visibilité sur ce sujet, associé à une hétérogénéité de perception, de sensibilisation et d’informations parmi les professionnel·le·s du domaine. Un tiers des intervenant·e·s sollicité·e·s ont décliné l’entretien, faute de connaissances. A l’inverse, les pharmacien·ne·s semblent particulièrement concerné·e·s et exposé·e·s.
Nos résultats suggèrent qu’il existe une importante diversité des moyens d’accès à la codéine, sans qu’il soit possible d’en connaître l’ampleur. Les divergences de points de vue semblent indiquer qu'au-delà de la question des moyens d’accès à la substance, il existe un manque d’information, de formation et de coordination des acteur·ice·s du système de santé face à ce problème. Tous·tes expriment des besoins supplémentaires face à cette problématique. Une des pistes d’amélioration suggérée concerne l’adaptation du cadre légal suisse actuel. En effet, la codéine est un des rares opioïdes qui ne nécessite pas une ordonnance à souche, facilitant son utilisation à titre antalgique ou antitussif. La prescription par carnet à souche limiterait la falsification d’ordonnances. Une autre piste consisterait à investir davantage dans la prévention et la réduction des risques plutôt que la répression, comme l’a souligné un médecin généraliste spécialisé en addictologie «C'est finalement la prévention […], non pas la pénalisation du produit, mais l'action médicale d'améliorer la condition de santé et de santé sociale de la personne dépendante. […] Avec la codéine, on passe complètement à côté de cette mission parce que ça passe sous les radars. On fait nos prescriptions, on ne questionne pas. La personne reste seule avec sa dépendance, personne ne voit rien. Et puis peut-être, elle aurait pu bénéficier d'une action de prévention, une action plus motivationnelle.»
Une des limites de ce travail est l’absence de représentant·e·s politiques, juridiques, d’éducateur·ice·s et de journalistes scientifiques, malgré nos sollicitations.
L’usage détourné de codéine, peu connu et mal quantifié, constitue un réel enjeu de santé publique dans notre région et mériterait des investigations plus approfondies, notamment en termes de prévention et de prise en charge. Cette consommation semble n’être qu’un exemple d’une problématique plus large et vraisemblablement sous-estimée par la communauté médicale : celle du détournement de médicaments franchissant une frontière critique entre leur usage supposé thérapeutique et bénéfique, et leur mésusage à des fins récréatives.
Le poster accompagnant le texte est disponible sous forme d’annexe en ligne en tant que document séparé.
Dr méd. Alexandre Ronga
Rue du Bugnon 44
CH-1011 Lausanne
dvms.imco[at]unisante.ch
1 Valentine Schmidhauser, Nora Balsiger & Marina Delgrande Jordan. “Consommation de substances psychoactives chez les jeunes adolescent·e·s”, Addiction Suisse [en ligne]. [consulté le 22 juin 2023]. Available from: https://www.hbsc.ch/pdf/hbsc_bibliographie_383.pdf
2 Laura Agnich. “Purple drank prevalence and characteristics of misusers of codein cough syrup mixtures” [en ligne]. [consulté le 27 juin 2023]. Available from: https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/23688907/
3 Site officiel état de Vaud. “Réponse du Conseil d’Etat à l’interpellation Sonya Butera et consorts - L'utilisation non thérapeutique de l’armoire à pharmacie familiale”, janvier 2019, [en ligne]. Consulté le 22 juin 2023. Available from: https://www.vd.ch/toutes-les-autorites/grand-conseil/seances-precedentes/annee-2019/seance-du-mardi-9-avril-2019/reponse-du-conseil-detat-a-linterpellation-sonya-butera-et-consorts-lutilisation-non-therapeutique-de-larmoire-a-pharmacie-familiale
4 Jean-Pierre Grin. “Médicaments + alcool = drogue très dangereuse !”. [en ligne]. Consulté le 13 juin 2023. Available from:  https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20217045.
5 Delgrande Jordan, M., Balsiger., N. & Schmidhauser, V. (2023). La consommation de substances psychoactives des 11 à 15 ans en Suisse – Situation en 2022 et évolution dans le temps – Résultats de l’étude Health Behaviour in School-aged Children (HBSC) (rapport de recherche No 149). Lausanne: Addiction Suisse.
Remerciements
Nous tenons à remercier tous·tes les participant·e·s qui nous ont accordé leur temps et transmis leurs connaissances. Nous souhaitons remercier tout particulièrement notre tutrice la Docteure Céline Fischer Fumeaux pour sa disponibilité et son engagement tout au long de ce travail.
Conflict of Interest Statement
Les auteurs ont déclaré ne pas avoir de conflits d’intérêts potentiels.

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