Bilan et perspectives

Mesures en place dans la région lausannoise pour réduire la pollution médicamenteuse

Didactique
Édition
2024/01
DOI:
https://doi.org/10.4414/phc-f.2024.1331920810
Prim Hosp Care Med Int Gen. 2024;24(01):8-9

Affiliations
Étudiant·e·s en 3e année de médecine à l’Université de Lausanne

Publié le 21.12.2023

Immersion communautaire – Les étudiant·e·s de médecine mènent une recherche dans la communauté

Pendant quatre semaines, les étudiant·e·s en médecine de 3e année de l’Université de Lausanne mènent une enquête dans la communauté sur le sujet de leur choix parmi quatre thématiques générales (conflit, environnement, santé au travail et smarter medecine en 2023). L’objectif de ce module d’enseignement est de faire découvrir aux futurs médecins les déterminants non biomédicaux de la santé, de la maladie et de l’exercice de la médecine: les styles de vie, les facteurs psychosociaux et culturels, l’environnement, les décisions politiques, les contraintes économiques, les questions éthiques, etc. Par groupes de 4 ou 5, les étudiant·e·s commencent par définir une question de recherche originale et en explorent la littérature scientifique. Leur travail de recherche les amène à entrer en contact avec le réseau d’acteurs de la communauté concernés, professionnels ou associations de patients dont ils analysent les rôles et influences respectives. Chaque groupe est accompagné par un·e tuteur/trice de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, de l’Ecole de la Source à Lausanne ou d’autres institutions d’enseignements partenaires. Les étudiant·e·s présentent la synthèse de leurs travaux pendant un congrès de deux jours à la fin du module.
Depuis plus dix ans, quelques groupes d’étudiant·e·s ont la possibilité d’effectuer leur travail dans le cadre d’un projet d’immersion communautaire interprofessionnelle organisé en partenariat avec la Haute école de la santé La Source. Le travail de terrain est réalisé par le groupe en immersion (résidentiel) dans une région de Suisse (séjour de 7 à 10 jours), tout en bénéficiant d’un accompagnement pédagogique par leurs tuteur·trice·s. Trois travaux parmi les plus remarquables sont choisis pour être publiés dans Primary and Hospital Care.
Module d’immersion communautaire de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL, sous la direction de Pr. Patrick Bodenmann (responsable), Dr Francis Vu (coordinateur), Mme Mélanie Jordan (secrétariat), Pr. Thierry Buclin, Dre Aude Fauvel, Dre Véronique Grazioli, Dre Nicole Jaunin Stalder, Dre Yolanda Müller, Dre Sophie Paroz, Pre Béatrice Schaad, et Mme Madeleine Baumann (HEdS La Source).

Introduction

L’utilisation de médicaments engendre de la pollution qui a des effets délétères sur la santé et l'environnement(1,4). Cette pollution est due d’une part à des facteurs intrinsèques en lien avec la production et l’élimination des médicaments qui participent à l’augmentation des gaz à effet de serre [1]. D’autre part, elle résulte de facteurs extrinsèques comme l’excrétion de substances pharmaceutiques dans l'environnement [1, 2] et l’élimination non optimale des substances [3]. En Suisse Romande par exemple, l’eau du Lac Léman se retrouve polluée par des antibiotiques, anti-inflammatoires, antidiabétiques oraux, myorelaxants et hormones, entre autres [2, 4]. De plus, même avec des concentrations définies comme acceptables, le problème de l'effet cocktail [4] se pose. Les effets sur la faune et flore lorsque ces substances pharmaceutiques sont combinées entre elles et avec d’autres substances telles que les pesticides sont peu connus ou peu étudiés [1, 4]. Au niveau suisse, malgré l’ordonnance fédérale sur la protection des eaux [2], on ne relève que quelques recommandations (p. ex. sur les mesures d’élimination)[3] à destination des professionnel·le·s de santé, avec une absence d’obligation de pratique. Les connaissances des effets sur la santé de la pollution médicamenteuse sont encore peu nombreuses et leur impact sur la santé est difficile à démontrer [4]. Enfin, il y a peu d’informations claires sur les dispositifs en place ou les actions entreprises par les professionnel·le·s de santé [1, 3, 4]. Dans ce contexte, notre question de recherche était: Quelles sont les mesures en place dans la région lausannoise pour réduire la pollution médicamenteuse?

Méthodes

Notre travail explore les actions entreprises et le rôle des différent·e·s acteur·trice·s dans la région lausannoise pour réduire les effets de la pollution médicamenteuse, ainsi que les pistes d’amélioration envisageables. Pour ce faire, nous avons d’abord effectué des recherches bibliographiques via Pubmed. En complément, nous avons consulté la Revue Médicale Suisse (RMS), 2 livres publiés [5] , assisté à une conférence [6] et exploré la littérature grise (Le blog de Nathalie Chèvre) [7]. Nous avons ensuite effectué des entretiens semi-structurés avec des professionnel·le·s ou citoyen·ne·s concerné·e·s par la thématique. Par une méthode d'échantillonnage raisonné, nous avons sélectionné 37 personnes, dont 12 ont été interviewées. Ces dernières sont des médecins, infirmier·ère·s, pharmacien·ne·s, chimistes, écotoxicologue, membres des associations Extinction Rébellion Lausanne et Engagés pour la Santé, et une personne engagée en politique. Les entretiens ont été menés par 2 membres de l’équipe de recherche, en présentiel ou par vidéoconférence. Ils ont tous été enregistrés avec le consentement des participant·e·s. Les données recueillies ont été retranscrites et analysées à l’aide d’une grille d’analyse déductive, puis les résultats ont été triangulés pour assurer la validité.

Résultats

L’existence d’une pollution médicamenteuse est reconnue. Malgré ce constat, de nombreux acteur·trice·s insistent sur la difficulté à évaluer son impact et à mettre en évidence ses effets sur la santé humaine: «On commence à percevoir ce qu’est la pollution, mais au niveau des effets on a peu de données» (ID8). Toutes et tous s’accordent par ailleurs pour dire qu’il y a un réel manque de connaissance parmi la population générale et les professionnel·le.s de la santé sur le sujet: «Dans quelle mesure [les médicaments ont-ils une influence]? j’en ai aucune idée» (ID11).
Parmi les mesures en vigueur, une mesure est spécifiquement mise en avant: l’épuration des eaux en aval par les stations d’épuration (STEP). Un constat amené par un·e scientifique (ID8) porte sur l’effort qui pourrait être fait par les entreprises pharmaceutiques sur l’épuration à la sortie de leurs usines, car certains médicaments présents dans le Léman découlent essentiellement du rinçage des cuves. Aussi, du côté de l’élimination des médicaments, les participant·e·s connaissent le processus de gestion des déchets pharmaceutiques, mais soulignent qu'il est encore insuffisamment appliqué par la population. De même, les pharmacien·ne·s soulèvent le problème du coût de la récupération des médicaments, d’autant que ce coût leur incombe, ce qui constitue un frein: «Moins on reçoit de médicaments, plus on est content» (ID10). En termes de prescription et de prise en charge des personnes en traitement, un·e médecin (ID5), déclare «Le recours aux médicaments est signe d’échec de la prévention».
Les actions évoquées pour limiter la pollution médicamenteuse se situent à deux niveaux: 1) réduction de la consommation de médicaments (prévention et promotion de la santé, augmentation de la recherche des approches non pharmacologiques pouvant être dispensées par d’autres acteur·trice·s que les médecins tels que les infirmier·ère·s, prescription raisonnable et dé-prescription préconisée par le mouvement Smarter Medicine); 2) meilleure gestion des médicaments prescrits (renforcement de l’adhésion thérapeutique, sélection de médicaments présentant un impact moindre lorsque des alternatives sont possibles, distribution de médicaments dans des contenants adaptés à la prescription, voire prescription à l’unité). Ces mesures sont peu appliquées mais citées comme des améliorations possibles. Parallèlement à ces actions, l’interprofessionnalité est présentée comme nécessaire en termes d’information, de prescription et d’élimination des produits: «Dans le milieu ambulatoire, il y a peu d’occasions de rencontrer le côté pharma. A Unisanté, j’ai la possibilité d’appeler les pharmaciens, mais c’est vrai qu’au cabinet on n’a pas un accès simple aux pharmaciens» (ID2).
De façon générale, les participant·e·s sont peu optimistes quant à l’évolution de la pollution médicamenteuse. La majorité pense qu’elle augmentera en raison du vieillissement de la population, des maladies chroniques et de l’explosion de nouvelles thérapeutiques: «J’ai l’impression qu’il y a le vieillissement de la population, les maladies chroniques. On traite plus» (ID4).

Discussion

Les résultats de ce travail suggèrent que les mesures actuelles sont insuffisantes pour régler le problème de la pollution médicamenteuse, ceci à cause d’un manque de connaissances, d'outils et de temps à disposition des équipes professionnelles. Notre étude révèle par ailleurs un manque d’information, ainsi que des pistes d’amélioration et d'aménagements pour y remédier.
Il est crucial de sensibiliser les différent·e·s professionnel·le.s et le grand public à cette problématique, notamment en affichant des posters dans les pharmacies, institutions et cabinets. Le développement des outils informatiques et des «écolabels» sur les boîtes des médicaments pourraient guider vers des traitements écologiquement favorables. Bien que des recommandations existent [2], elles sont rarement suivies en pratique, et ne sont pas majoritaires. Différentes mesures de prévention ont un effet bénéfique (prescription durable éco-dirigée ou campagnes d’information au travers des autorités sanitaires [2]) qui permettraient de diminuer le besoin d’élimination et d’épuration [8], tout en diminuant les coûts. De plus, la collaboration interprofessionnelle faciliterait une prise en charge plus écologique. A cet égard, nous pouvons citer la collaboration entre les médecins et pharmacien·ne·s. Par exemple, pour les traitements chroniques, les prescripteurs pourraient confier aux pharmacien·ne·s la responsabilité de gérer la quantité de médicaments délivrée aux patient·e·s dans le temps, évitant le stockage de grandes quantités de médicaments.
Bien que le médicament ait une place primordiale dans la pratique de la médecine, l’impact écologique des traitements médicamenteux ne doit pas être négligé. La santé publique et le développement durable sont intrinsèquement liés, prendre soin de l’un, c’est prendre soin de l’autre. Nous espérons que ce travail inspirera la rédaction de guidelines simples et concrètes en matière de gestion de la pollution médicamenteuse issues de nos pratiques.
Le poster accompagnant le texte est disponible sous forme d’annexe en ligne en tant que document séparé.
Dr méd. Alexandre Ronga
Rue du Bugnon 44
CH-1011 Lausanne
dvms.imco[at]unisante.ch
1 Zuercher B. Impact des médicaments sur l’environnement. Rev Med Suisse. 2022 Jul;18(790-2):1471–3.
2 Chèvre N. Écotoxicologie des médicaments. Dans: Senn N, Gaille M, Carral M, Holguera J. Santé et environnement - Vers une nouvelle approche globale. Chêne-Bourg: RMS editions; 2022. P. 330-7.
3 Direction générale de l’environnement du Canton de Vaud. Micropolluants dans les stations d’épuration vaudoises. 2021 [cited 2023 03 08]. Available from: Rapport-micropolluants-STEP-final-pages-individuelles.pdf
4 Schneider MP, Sommer J, Senn N. Prescription médicamenteuse durable : réflexions croisées entre médecins et pharmaciens. Rev Med Suisse. 2019 May;15(650):942–6.
5 Slama, R. Le mal du dehors – L’influence de l’environnement sur la santé. Versailles: Quae; 2017 Senn N, Gaille M, Carral M, Holguera J. Santé et environnement – Vers une nouvelle approche globale. Chêne-Bourg: RMS éditions; 2022.
6 Conférence: «L’impact de notre consommation de médicaments sur l’environnement» du cadre du projet «Consomm'acteurs de la santé», par FRC.
7 Chèvre, N. Petite chimie du quotidien | Le blog de Nathalie Chèvre [Internet]. Available from: https://blogs.letemps.ch/nathalie-chevre/
8 Daughton CG. Eco-directed sustainable prescribing: feasibility for reducing water contamination by drugs. Science of The Total Environment. 2014;493:392-404.
Remerciements
Nous remercions toutes les personnes ayant pris part à notre étude ainsi que notre tutrice Evelyne Hangartner pour ses précieux conseils. Un grand merci également au Comité de direction de l’IMCO de nous avoir donné l’opportunité de publier sur ce sujet.
Conflict of Interest Statement
Les auteurs ont déclaré ne pas avoir de conflits d’intérêts potentiels.

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